Rungano Nyoni dénonce l'oppression des femmes à l’écran avec « I AM NOT A WITCH »

 

Elle était prête à hypothéquer la maison de sa mère pour réaliser son premier long-métrage « I AM NOT A WITCH » qui sort en salle le 27 décembre prochain. Nous avons rencontré pour vous la cinéaste Zambienne Rungano Nyoni qui nous parle de ce film, une comédie sur un camp de sorcières en Zambie qui a charmé le public et les critiques au Festival de Cannes en mai dernier. Présenté dans la Quinzaine des réalisateurs, « I AM NOT A WITCH » ("Je ne suis pas une sorcière ") raconte l’histoire d’une fille de 9 ans, Shula, envoyée dans un camp de sorcières parce qu’on l’accuse d’en être une. Entretien avec sa réalisatrice.

 

Black Beautés : Comment vous ai venu l’idée de faire ce film ?
 

Rungano Nyoni : Ce n’est pas une seule idée particulière, c’est venu de choses variées et c’est vraiment l’histoire de ma grand-mère qui m’a beaucoup inspiré. C’était une femme très forte, qui a vécu à l’époque ou l’empire britannique dominait le pays (Zambie) et cette domination avait des règles très strictes. Ma grand-mère elle, était très indépendante même financièrement, elle avait sa terre, ses chevaux, des tracteurs et une compagnie pour déplacer des denrées et des chevaux entre la Zambie et le Kenya. Elle était aussi mécano et réparait ses propres camions. Elle portait des pantalons alors que c’était illégal pour les femmes et à une époque où les relations interraciales étaient interdites, elle a rencontré mon grand-père qui est espagnole et ils se sont mis ensemble. Comme cette relation interraciale était interdite, ils ont été interdits de séjour en Zambie. Plus tard, elle avait un compagnon hollandais et ça lui été totalement égal ! Je me suis alors demandée, comment ça se faisait que pour elle qui avait tellement de règles très fortes qui lui étaient imposées ça ne lui posait aucun problème de les briser alors que pour des personnes comme moi on a du mal à briser des règles qui sont non-dites. Cette idée a commencé à m’obséder et en observant comment la société nous impose des règles dites et non-dites et à quel point c’est compliqué pour nous de les briser, cela m’a conduit à l’idée de cette sorcière.  Ce sont des personnes à qui ont interdit beaucoup de choses, elles n’ont pas le droit d’habiter avec leur propre famille… et ces règles elles doivent parfois savoir les briser, voilà pourquoi j’ai utilisé le personnage de la sorcière parce que ça me permettait de traiter le sujet.

 

Black Beautés : Quel est votre parcours ?     
Rungano Nyoni : J’ai commencé tardivement à faire du cinéma. J’ai fait des études de commerce, puis mon master en étude      dramatique car je voulais être comédienne  comme Isabelle Huppert mais je ne suis pas comme elle (Rire).
Ce que j’aimais particulièrement au théâtre   c’était de mettre en scène car jouer de la comédie ça me faisait plutôt peur et ça m’angoissait alors que de diriger les acteurs ça me libérait. Je ne connaissais rien de la mise en scène mais ça m’attirait et me donnait de l’énergie.

Je suis autodidacte et j’ai commencé à faire des courts métrages en Zambie, au Royaume Unie, au Danemark et me voici 10 ans plus tard avec mon diplôme de réalisatrice et de réaliser ce premier long-métrage « I AM NOT A WITCH ».

La réalisatrice Rungano Nyoni 

Black Beautés : Avez-vous rencontré des femmes accusées de « sorcières » dans des camps ?

Rungano Nyoni : En Zambie nous avons des camps de sorcière mais au Ghana ça existe depuis 200 ans. J’ai passé 1 mois avec ces femmes en Zambie et on a pu beaucoup parler, j’ai entendu leur histoire. Vous savez on appelle ça camps de sorcière mais ça ressemble plutôt à des villages ruraux qui sont très ordinaires.

Black Beautés : Quelles ont été les difficultés rencontrées en réalisant ce film ?  
Rungano Nyoni :  La 1ère chose c’est que le film tait produit et financé principalement par la Grande-Bretagne et par la France, donc il nous fallait une équipe franco-anglaise qu’on a emmenée sur place. La Zambie est un pays qui est très peu développé au niveau du cinéma et pour l’équipe qui venait de Grande Bretagne, c’était un choc culturel pour eux car il fallait vraiment s’adapter à cette façon de faire très lente et très particulière. Il y a eu aussi des questions de logistique aussi notamment où nous avons dû louer du matériel en Afrique du Sud et le ramener en Zambie.

Black Beautés : Les personnages du film sont-elles des vraies femmes accusées de sorcière ou des actrices ?

Rungano Nyoni : J’avais voulu utiliser des vraies femmes qui avaient été accusées de sorcellerie mais je n’en ai trouvé aucune et j’ai cherché des femmes tout à fait simples. Les femmes qui sont dans mon film « I AM NOT A WITCH » sont des agricultrices. J’ai voulu également faire attention à utiliser des comédiennes qui viennent des tribus différentes de Zambie. Moi je viens de la tribu Bemba qui est peut -être la tribu la plus importante en Zambie mais j’ai voulu que le casting représente d’autres tribus pour montrer le plus de monde possible.

Black Beautés : Pourquoi pensez-vous que ces croyances de sorcellerie sont encore présentes en Afrique aujourd’hui ?         
Rungano Nyoni : Je ne pense pas qu’il s’agisse de croyance mais plutôt de la répression des femmes et c’est quelque chose qui existe partout en Afrique et dans le monde. Cette oppression et répression des femmes en Zambie prennent la forme de cette misogynie et de ces questions autour des croyances mais ce n’est que la forme que cela prend en Zambie et partout ailleurs la répression des femmes prend des formes différentes.

Black Beautés : Peut-on cependant espérer à une émancipation de ces femmes en Zambie ?
Rungano Nyoni :  Je pense que la lutte des femmes pour l’égalité dure depuis très longtemps et je pense encore que ça va durer très longtemps ! En Zambie c’est quand même un pays de toutes les contradictions, par exemple moi qui suis une femme et réalisatrice en Zambie ça ne pose aucun problème, par contre en Grande Bretagne ça pose un problème et je deviens tout de suite une femme cinéaste. Il y a de très belles choses qui se passent en Zambie, les femmes ont fait à l’égal des hommes le service militaire depuis assez longtemps et donc à l’armée elles ont des positions égales aux hommes. Elles sont également impliquées dans la police, élues au parlement… Ce sont des choses très belles sur l’égalité. Cela dit c’est un pays avec beaucoup de contradictions et il y a donc question de ces procès en sorcellerie qui sont toujours menés contre les femmes. Je pense que c’est pour des raisons d’économie, de religion…mais je ne pense pas que c’est pour des raisons d’ignorance. Ce que je voulais montrer dans ce film, c’est qu’une petite étincelle peut être un déclencheur et déclencher une révolution et on le voit récemment dans l’actualité avec l’affaire Harvey Weinstein ! Il faut qu’il y ait beaucoup de femmes qui agissent pour faire avancer les choses et que les hommes nous rejoignent.

Black Beautés : Le film « I AM NOT A WITCH » a été présenté cette année dans la Quinzaine des réalisateurs à Cannes. Quel a été votre réaction ?     
Rungano Nyoni :  Incroyable !  Maintenant je me rends compte que la réaction du public était incroyable, des personnes se sont levés et on a eu un « standing ovation » mais à l’époque j’étais nerveuse que je n’ai même pas vu ! C’était superbe et je n’aurai jamais pu imaginer un tel retour.

Black Beautés : Avez-vous eu des appréhensions par rapport au sujet atypique du film typiquement africain ?      
Rungano Nyoni :  Non je n’avais pas cette peur car je pense qu’avant tout il faut rester sincère dans les films que l’on fait surtout après un premier long-métrage. L’inquiétude que j’avais c’était de trouver le financement car c’est le genre de film africain qui est principalement financé par des européens. Mais ce que je sais c’est que si jamais personne n’avait voulu le financer, ma mère aurait hypothéqué sa maison et j’aurai réalisé le film pour 50 000 euros car on était prête à avoir des réponses négatives et à se battre. On avait donc prévu ce plan B et de toute façon le film on l’aurait fait !

Black Beautés : Pour la sortie en salle du film « I AM NOT A WITCH » le 27 décembre prochain êtes-vous inquiète ?        
Rungano Nyoni :  Quand vous êtes femme noire, vous avez le monde entier qui vous met toute la pression sur vos épaules, par exemple  avant d’être sélectionné à Cannes j’avais le sentiment qu’il fallait absolument que j’arrive à être  sélectionnée à Cannes car c’est ce qui va faire fonctionner le film qui va trouver son public mais aussi il y a aussi d’autres personnes noires qui veulent accéder à Cannes et on a l’impression d’ouvrir une porte et c’est une pression que j’ai beaucoup ressenti à Cannes et maintenant c’est les entrées en salle.

« I AM NOT A WITCH » au cinéma le 27 décembre 2017